Chronique · Pouvoir et attention
Je ne comprends rien à pourquoi on tue les influenceurs
Mardi 4 août, à Culiacán, un homme de vingt-sept ans mangeait avec des amis en filmant. Un autre s'est approché, a tiré une balle dans sa tête, et est reparti. Le direct a continué quelques secondes. C'est le détail que tout le monde retient, et c'est le seul qui n'explique rien.
Pendant quinze ans, un influenceur était un panneau publicitaire qui respire, et cette définition avait un avantage immense : elle le rendait inoffensif. Trois fois cette année, sur trois continents, on l'a tué, poursuivi et disqualifié. On ne fait aucune de ces trois choses à un panneau publicitaire.
César Gastelum avait plus de cinq cent mille abonnés sur TikTok. On lit partout « influenceur tué en plein live », comme si le live était l'accident. Ce n'est pas un accident. C'est le sujet.
Et le sujet n'est pas mexicain.
Ce qu'on croyait qu'était un influenceur
Pendant quinze ans, on a eu une définition tranquille du métier. Un influenceur, c'était un panneau publicitaire qui respire. Une audience louée à des marques. Un homme-sandwich moderne, mieux payé, mieux éclairé, mais un homme-sandwich. On lui prêtait de la visibilité, jamais du pouvoir. La preuve est dans le vocabulaire : placement de produit, collaboration, partenariat rémunéré. Du commerce.
Cette définition avait un immense avantage. Elle rendait le phénomène inoffensif.
Un panneau publicitaire, ça ne se juge pas. Ça ne se poursuit pas. Ça ne se tue pas. On le décroche quand il ne rapporte plus, et on en accroche un autre.
C'est cette définition qui vient de mourir. Trois fois cette année, sur trois continents, de trois façons différentes.
La version létale
César Gastelum se présentait comme bélico. Le mot vient de belicoso, belliqueux. Dans la sous-culture qui entoure les cartels mexicains, il désigne une esthétique : les armes, les grosses cylindrées, les chaînes en or, les corridos tumbados, et l'affiliation revendiquée sans être jamais nommée. Être bélico, ce n'est pas dire « j'appartiens à un cartel ». C'est dire « vous savez très bien ce que je suis », et laisser l'algorithme faire le reste.
Le cabinet de sécurité mexicain et le parquet local ont indiqué qu'il avait publié des vidéos faisant allusion à une faction d'un groupe criminel.
Vu comme ça, un compte à cinq cent mille abonnés n'est plus un média. C'est une infrastructure, et elle fait trois choses que toute organisation armée valorise.
Elle recrute. Un jeune de dix-sept ans à Culiacán ne rejoint pas une organisation criminelle en lisant un tract. Il la rejoint parce que la vie qu'on lui montre est désirable, filmée avec un bon téléphone, montée au rythme de la musique qu'il écoute déjà.
Elle marque le territoire. Chaque vidéo dit qui contrôle quoi, sans le dire.
Elle humilie l'adversaire. Et c'est là que ça devient mortel, parce que dans un conflit d'honneur, l'humiliation publique appelle une réponse publique.
Une infrastructure adverse, ça se détruit. Ce n'est pas une métaphore : c'est le raisonnement qui a mené quelqu'un jusqu'à cette table, mardi.
Ce n'est pas un cas isolé
La presse locale de Sinaloa compte une dizaine d'influenceurs tués ces dernières années, dont plusieurs présentés comme liés à des groupes criminels.
En mai 2025, Valeria Márquez, vingt-trois ans, influenceuse beauté, a été abattue à Jalisco pendant qu'elle diffusait en direct. Les autorités ont mis en cause son ex-compagnon, fils d'un dirigeant du cartel Jalisco Nouvelle Génération. Le meurtre a été assez marquant pour que les États-Unis le citent en juin 2025 dans un train de sanctions visant ce cartel.
Et en janvier 2025, un petit avion a largué des tracts sur Culiacán, menaçant nommément une vingtaine d'artistes et de youtubeurs accusés de traiter avec une faction rivale.
Un avion. Des tracts. Pour menacer des youtubeurs. Une organisation criminelle a jugé qu'une vingtaine de créateurs de contenu valaient un vol et une opération publique. On ne fait pas ça pour des panneaux publicitaires.
La version judiciaire
Traversons l'Atlantique, et changeons complètement de registre.
Andrew Tate est l'influenceur masculiniste le plus connu du monde. Il sera jugé au civil à partir du 22 juin 2026 devant la Haute Cour de Londres, où quatre femmes l'accusent de viols et de violences sexuelles pour des faits qui auraient eu lieu entre 2012 et 2015. Lui et son frère Tristan ont été inculpés au pénal au Royaume-Uni en janvier 2024 pour viol, traite d'êtres humains et coups et blessures. Ils sont également poursuivis en Roumanie. La justice roumaine a accepté leur extradition vers le Royaume-Uni, mais seulement une fois la procédure roumaine achevée. Le parquet britannique a depuis identifié d'autres plaignantes, et les frères ont été interpellés aux États-Unis après trente-huit nouveaux chefs d'accusation britanniques.
Ce qui m'intéresse est ailleurs, et c'est le point de bascule.
Dans ces dossiers, l'audience n'est pas le décor, elle est au cœur de l'accusation. On ne reproche pas à Tate d'avoir mal parlé sur internet. On lui reproche des faits, et son influence apparaît comme le moyen allégué : ce qui rendait possible le recrutement, la mise en relation, l'emprise.
Voilà le déplacement. Tant qu'un influenceur est un panneau publicitaire, sa parole relève au pire de la déontologie et de la publicité trompeuse. À partir du moment où on considère qu'il peut produire des actes chez d'autres, sa parole devient un instrument. Et un instrument, ça s'instruit.
C'est la même reconnaissance de pouvoir qu'à Culiacán. Simplement, ici, la réponse est un tribunal au lieu d'une balle.
La version symbolique
Troisième continent, troisième réponse, et celle-là vous la voyez tous les jours.
Regardez comment on disqualifie quelqu'un dans la tech. La phrase type est : « il n'est influent que parce qu'il a des abonnés ». C'est présenté comme une critique dévastatrice. Sous-entendu : sa parole n'a pas de valeur propre, elle n'a que de l'audience.
Sauf que cette critique décrit exactement la situation qu'elle prétend dénoncer.
Sur les sujets d'intelligence artificielle, X est devenu la source primaire. Les annonces, les corrections, les engueulades de laboratoire, les papiers commentés par leurs propres auteurs : tout se passe là, en premier. LinkedIn arrive derrière, souvent avec plusieurs heures ou plusieurs jours de retard, et le contenu qu'on y lit est très largement un retraitement de ce qui s'est dit sur X. Je le constate en observant mon propre fil, et c'est facile à vérifier : prenez n'importe quel sujet technique de cette semaine et remontez sa chronologie.
Alors quand quelqu'un dit « il n'est suivi que parce qu'il est sur X », il ne décrit pas une imposture. Il décrit une chaîne d'approvisionnement de l'information, et il en est le dernier maillon.
C'est la troisième réponse au pouvoir : quand on ne peut ni le tuer ni le poursuivre, on le déclare illégitime. C'est la moins violente des trois, et la plus révélatrice, parce qu'on ne prend jamais la peine de délégitimer quelque chose qui n'a pas d'effet.
Ce qui a changé, et ce n'est pas l'influenceur
Mettons les trois côte à côte. Un cartel qui tue. Un parquet qui poursuit. Un pair qui disqualifie.
Trois réponses très différentes, avec un point commun : aucune des trois n'a de sens si l'influenceur n'est qu'un panneau publicitaire. On n'assassine pas un panneau. On ne le met pas en examen. On ne perd pas son temps à expliquer qu'il n'est pas légitime.
Ce qui a changé n'est donc pas le métier. C'est ce qui circule à travers lui.
Pendant longtemps, la ressource rare a été l'information : celui qui savait avait le pouvoir. Cette époque est finie, non parce que l'information ne compte plus, mais parce qu'elle est partout et gratuite. La ressource rare est devenue l'attention. Et celui qui capte l'attention ne loue pas un espace : il oriente ce que des dizaines de milliers de personnes vont croire, désirer, acheter, haïr ou rejoindre.
Ça porte un nom, et ce n'est pas « influenceur ». Ça s'appelle du pouvoir.
Le pouvoir n'a jamais eu que trois adversaires, toujours les mêmes, depuis très longtemps : la violence, le droit et la délégitimation. Culiacán, Londres, X.
Rien de neuf sous le soleil, sinon que le pouvoir a changé de mains sans que ceux qui l'ont reçu s'en aperçoivent. Et c'est ça qui devrait nous occuper, parce que ce transfert s'est fait sans les contreparties.
Un journaliste a une carte de presse, une déontologie, une rédaction, un droit de réponse et un régime de responsabilité. Un élu a un mandat, une durée et des comptes à rendre. Un influenceur à cinq cent mille abonnés n'a rien de tout ça. Il a le pouvoir sans le statut, et donc sans les protections qui vont avec.
C'est précisément ce qui le rend si facile à atteindre. Un journaliste assassiné déclenche une réaction internationale. Un influenceur assassiné déclenche un article sur le fait qu'il diffusait en direct.
Le vertige, pour finir
Pourquoi pendant le direct ?
Parce que tuer quelqu'un pendant qu'il diffuse, c'est choisir un canal. Le message ne passe ni par la presse, qui pourrait le contextualiser, ni par un communiqué, qui pourrait être démenti. Il passe par le flux de la victime, vers l'audience de la victime, distribué par l'algorithme qui l'avait rendue populaire.
L'outil qui l'a fait exister diffuse sa mort. Et le système de recommandation, qui ne sait pas ce qu'il regarde, pousse la séquence vers exactement les gens qu'elle est censée terrifier : ceux qui suivaient déjà ce contenu.
Aucun ingénieur n'a conçu ça. C'est une conséquence.
Nous disons « influenceur » comme si c'était léger, une affaire de shampoing et de codes promo. Quelqu'un, à Culiacán, a pris le mot au premier degré. Quelqu'un a estimé que l'influence était une capacité réelle, valant un avion pour la menacer et une balle pour l'éteindre.
Sur ce point précis, il a peut-être raison avant nous.
Ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas
Établi : la mort de César Gastelum le 4 août à Culiacán pendant un direct TikTok, son audience, sa présentation comme bélico, les déclarations du cabinet de sécurité mexicain et du parquet local ; le meurtre de Valeria Márquez en mai 2025 et sa mention dans les sanctions américaines de juin 2025 ; les tracts largués par avion sur Culiacán en janvier 2025 ; le décompte d'une dizaine d'influenceurs tués à Sinaloa rapporté par la presse locale ; les poursuites visant Andrew et Tristan Tate au Royaume-Uni et en Roumanie, la date du procès civil au 22 juin 2026, et les trente-huit chefs d'accusation britanniques.
Non établi : le mobile exact du meurtre de mardi, et l'intention derrière le choix du direct.
Interprétation assumée : la lecture des trois réponses au pouvoir, et l'observation sur la chronologie de X vers LinkedIn, qui relève du constat d'usage et non d'une étude.
Sources : Associated Press, The Washington Post, Al Jazeera, CBS News, NBC, franceinfo, La Presse, Le Devoir, communiqués du cabinet de sécurité du gouvernement mexicain, Office of Foreign Assets Control du Trésor américain pour les sanctions de juin 2025, et Crown Prosecution Service pour les procédures britanniques.
- Signé
- Milton Thomas
- Fontes
- Cinzel / Literata / JetBrains Mono
- Relevé
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