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Chronique · Géopolitique

Je ne comprends rien à Hormuz

Imaginez une autoroute à deux voies. Une seule dans le pays entier. Un tiers du pétrole que le monde transporte par bateau passe par là. Et depuis février, il y a quelqu'un au péage.

4 août 2026 · Lecture ≈ 11 min · Milton Thomas
En une phrase

On a passé cinq mois à se demander si l'Iran allait fermer le détroit d'Hormuz. Pendant ce temps, il a voté une loi qui le facture : deux millions de dollars par navire, payables en yuan ou en cryptomonnaie, et interdiction de passage à n'importe quel prix pour tout bateau lié aux États-Unis ou à Israël. Un détroit fermé ne rapporte rien. Un détroit à péage rapporte tous les jours.

Ce n'est pas une métaphore. Le 14 juillet, une dépêche annonçait que Donald Trump « abandonnait les frais de passage du détroit d'Hormuz ». Pour abandonner un péage, il faut avoir commencé par l'installer. Personne n'a relevé.

Voilà l'histoire. Elle mérite qu'on prenne dix minutes.

Où c'est, et pourquoi six kilomètres suffisent

IRANARABIE SAOUDITEOMANÉmiratsIrakKoweït · Qatar · BahreïnGOLFE PERSIQUEMer d'OmanHORMUZ33 km de large2 couloirs de 3 km~20 pétroliers/jour avant la crise
Le détroit d'Hormuz. Schéma simplifié : les côtes réelles sont bien plus découpées.

Trente-trois kilomètres au plus étroit. Ça paraît large, jusqu'à ce qu'on regarde ce qui passe : un pétrolier chargé fait 300 mètres de long et tire 20 mètres sous l'eau. Il ne se gare pas, il ne tourne pas court, il ne s'arrête pas en deux kilomètres. Les navires suivent donc deux couloirs de trois kilomètres, un pour entrer, un pour sortir.

Six kilomètres utiles. Pour un tiers du pétrole maritime mondial. Et les deux seuls riverains de ce goulot sont l'Iran et Oman.

Le point qui décideCe que personne ne dit et qui décide de tout : le Qatar, le Koweït, Bahreïn et l'Irak n'ont aucune autre sortie. L'Arabie saoudite a un tuyau vers la mer Rouge, les Émirats en ont un vers Fujaïrah, à l'extérieur du goulot. Les autres sont dans une bouteille dont un voisin tient le bouchon. Le gaz qatari, en particulier, n'a pas de plan B du tout.

Ce n'est pas la première fois. Et la première fois, ça avait marché.

Années 1980. L'Iran et l'Irak s'épuisent dans une guerre de tranchées et décident de couler les bateaux de l'autre. On appelle ça la guerre des tankers : quatre cents navires touchés.

Le Koweït, qui n'y est pour rien, voit ses pétroliers sauter. Il a alors une idée d'une simplicité désarmante : il demande aux Américains de repeindre onze de ses navires aux couleurs des États-Unis. Même coque, même pétrole, autre drapeau. Toucher l'un d'eux devient toucher l'Amérique. L'opération s'appelle Earnest Will.

Le 14 avril 1988, la frégate américaine Samuel B. Roberts saute sur une mine iranienne. Quatre jours plus tard, l'US Navy détruit une grande partie de la marine iranienne en une journée : Praying Mantis. Les attaques cessent.

Pourquoi ça a marché ? Parce qu'on savait qui avait posé la mine.

Retenez-la. Tout le reste en découle, et le fait qu'aujourd'hui, personne ne sait plus rien de personne.

Le déroulé, de février à aujourd'hui

Lisez cette colonne de droite. Entre 102 et 166 dollars, sur des annonces, des démentis, des menaces et des reculades. Ce n'est pas un marché qui évalue un risque, c'est un marché qui n'a aucune information fiable et qui achète le dernier titre paru.

Le TACO, et pourquoi il coûte de plus en plus cher

Les traders ont un mot pour désigner la méthode Trump : TACO, pour Trump Always Chickens Out. Trump se dégonfle toujours. Il annonce une frappe, les alliés du Golfe appellent, la frappe est annulée.

C'est arrivé assez souvent pour devenir un produit financier : on vend la peur quand il menace, on la rachète quand il recule. Il existe désormais des gens qui gagnent leur vie en pariant sur le fait qu'un président ne fera pas ce qu'il annonce. Et Wall Street a inventé le pendant pessimiste, le NACHO trade : Not A Chance Hormuz Opens, aucune chance que le détroit rouvre, quoi qu'il annonce.

C'est le vrai coût du TACO, et il ne se lit pas dans un sondage. À force d'annoncer une frappe qui ne vient jamais, on obtient un marché qui cesse de payer pour l'annonce. Regardez l'or : dans cette crise, il devrait être au sommet. Il est au plancher de sa fourchette. La peur ne se vend plus.

Le point que tout le monde a manqué : il y a deux péages

On raconte cette crise comme si l'Iran fermait et l'Occident subissait. C'est faux, et les faits de mai le disent mieux que n'importe quelle analyse.

Mais avant les faits de mai, il y a un texte, et c'est lui qui change tout. Le 30 mars, le parlement iranien a voté une loi. Pas une menace, pas un communiqué : une loi, avec des articles et un tarif.

Le point qui décideCe que dit la loi du 30 mars, en trois lignes. Elle sert, selon le député qui l'a portée, à « codifier formellement la souveraineté, le contrôle et la surveillance de l'Iran sur le détroit d'Hormuz, tout en créant une source de revenus par la perception de droits ». Le tarif est d'environ deux millions de dollars par navire, pour un couloir contrôlé entre les îles de Qeshm et Larak. Le paiement se fait en yuan chinois ou en cryptomonnaie, jamais en dollars. Et tout bateau lié aux États-Unis ou à Israël est interdit de passage, à n'importe quel prix.

Relisez la dernière phrase. Un péage où certains clients ne peuvent pas payer n'est pas un péage : c'est une sanction. Pendant vingt ans, l'Occident a interdit à l'Iran l'accès aux banques. L'Iran applique aujourd'hui le même principe à un couloir de trois kilomètres dont il tient une rive. La symétrie est trop parfaite pour être un hasard.

Et le choix de la monnaie n'est pas un détail de comptable. Le dollar est la dernière prise réelle de Washington sur l'économie iranienne : dès qu'une transaction touche une banque américaine, elle peut être gelée. Un péage encaissé en yuan et en cryptomonnaie échappe à cette prise. Chaque bateau qui paie fait, sans le vouloir, un petit pas hors du dollar.

Une fois qu'on sait ça, les faits de mai ne sont plus des anecdotes. Ce sont des applications.

  • L'Iran laisse passer certains navires sous « accords spéciaux ». Pas tous. Certains. Il choisit.
  • Les États-Unis ont autorisé trois pétroliers chinois chargés de pétrole iranien à sortir pendant le sommet de Pékin. Ils choisissent aussi.
  • Trump a instauré des frais de passage, puis les a abandonnés le 14 juillet. Un péage, au sens propre, facturé.

Un cadeau. Dix bateaux qui passent, et voilà une attention entre chefs d'État. On offrait des chevaux, on offre maintenant des créneaux de navigation. C'est l'aveu le plus net de toute l'affaire : le passage n'est plus un droit, c'est un présent qu'on fait.

Trump a aussi déclaré que ce serait un « honneur » de garder le détroit ouvert pour la Chine et les autres pays qui en dépendent. Il a proposé que l'US Navy escorte les navires « si nécessaire ». Les Gardiens de la révolution l'ont publiquement défié de le faire.

Le point qui décideÉcoutez la structure de la phrase, pas son intention. « Ce serait un honneur de garder le détroit ouvert pour la Chine » signifie : le détroit est ouvert parce que je le garde ouvert. La liberté de circulation devient un service rendu, par quelqu'un, à quelqu'un. Elle a un prestataire. Donc, un jour, elle aura un prix.

Le 4 août, l'Iran dit lui-même de quoi il s'agit

Pendant que j'écrivais ces lignes, deux dépêches sont tombées le même jour. Elles valent tous les commentaires.

La première vient de Doha. Le porte-parole des Affaires étrangères qatariennes confirme que des discussions sont en cours avec toutes les parties et que le Qatar cherche une issue diplomatique. Souvenez-vous de la carte : le Qatar est le pays qui n'a aucune autre sortie, pas même un tuyau de secours pour son gaz. Ce n'est pas un médiateur désintéressé, c'est un otage poli.

La seconde vient de Téhéran, et elle est plus brutale. Mohsen Rezaei, conseiller militaire, déclare que l'Iran « ne restera pas sans réagir » face au blocus naval américain, et que des navires de guerre empruntant une route « jugée illégale » seront pris pour cible. Puis cette phrase :

« L'Iran n'autorisera sous aucun prétexte un passage autre que celui contrôlé par l'Iran. »

Ce n'est plus une interprétation. C'est le programme, énoncé par l'intéressé.

Et il ajoute un détail que presque personne n'a relevé : il accuse Washington de ne pas respecter le mémorandum signé en juin. Un mémorandum. Autrement dit, il existe un document écrit qui organise qui passe et comment. On ne signe pas de mémorandum sur un détroit international, pour la même raison qu'on ne signe pas de contrat pour respirer.

Le point qui décideRésumons ce qu'on apprend en une journée : le pays le plus dépendant cherche une solution diplomatique, le pays qui tient le goulot revendique publiquement le contrôle du passage, un texte écrit encadre déjà la circulation, et un pays tiers doit négocier pour sortir son propre pétrole. Il ne manque plus qu'une grille tarifaire affichée à l'entrée.

Ce qui meurt à Hormuz : le bien commun

Depuis 1945, l'ordre maritime mondial repose sur une idée américaine, garantie par la flotte américaine : la haute mer n'appartient à personne et tout le monde y passe. C'est la liberté de navigation. C'est ce qui permet à un porte-conteneurs coréen de traverser le canal de Suez sans demander la permission à quiconque.

Cette idée n'a jamais été généreuse, elle était intéressée, et c'est précisément ce qui la rendait solide : une thalassocratie gagne à ce que les routes soient ouvertes pour tous, parce qu'elle commerce plus que les autres et qu'elle tient la mer. Le bien commun et l'intérêt bien compris coïncidaient. C'est rare. Ça a duré quatre-vingts ans.

Quand les États-Unis facturent le passage, même brièvement, ils cessent d'être le garant du bien commun pour devenir un péagiste parmi d'autres. Quand ils autorisent trois pétroliers chinois pendant un sommet, ils utilisent la route comme un levier de négociation. Quand l'Iran accorde des « accords spéciaux » et que Pékin obtient un couloir pendant que Bagdad doit venir négocier, la mer cesse d'être un espace et devient un guichet.

La Chine, elle, n'a rien eu à faire. Elle achète le pétrole iranien décoté, elle obtient ses passages, et elle observe la puissance qui garantissait la règle en train de la monnayer. Moscou fait le même calcul : chaque baril bloqué à Hormuz est un baril russe vendu plus cher, et chaque recul américain est une démonstration gratuite.

Pourquoi cette fois est différente

En 1988, quand une mine explosait, on savait d'où elle venait. Aujourd'hui, non.

Depuis février, les systèmes de navigation sont brouillés : plus de mille navires affectés, jusqu'à six cents perturbations en vingt-quatre heures. Au large des Émirats, les écrans de contrôle affichaient des navires fonçant vers le détroit, sur des routes que ces navires ne suivaient pas. Ils n'étaient pas là.

Et personne ne sait qui brouille. Certains accusent une base iranienne. D'autres soupçonnent les États du Golfe eux-mêmes, qui aveuglent les signaux autour de leurs terminaux pour se protéger des drones. Les deux hypothèses tiennent debout, et c'est exactement le problème.

Pas d'attribution, pas de représailles. Pas de représailles, pas de dissuasion.

Voilà ce que veut dire « guerre hybride ». Un mot compliqué pour une idée simple : on peut désormais faire très mal à quelqu'un sans qu'il puisse prouver que c'était vous. Et une puissance qui ne peut pas prouver ne peut pas riposter, parce que riposter au hasard revient à déclarer la guerre à un innocent.

Un brouilleur coûte quelques milliers d'euros. Praying Mantis coûtait une flotte.

Comment savoir ce qui se passe vraiment

Les déclarations mentent, les marchés beaucoup moins : ils n'ont pas d'opinion, ils ont de l'argent en jeu. Trois chiffres, relevés aujourd'hui chez un courtier.

L'or et le yen sont les deux caisses où l'argent va se cacher quand les gens ont peur. Ils sont tous les deux en bas.

Le marché achète du pétrole. Il n'achète pas de peur.

Autrement dit : il traite Hormuz comme un problème d'offre, pas comme un début de guerre mondiale. Le baril monte parce que l'Irak produit quatre fois moins, pas parce qu'on redoute l'apocalypse. C'est un problème de robinet, pas de poudrière.

Le filet qui se déchire

Il y a une raison pour laquelle Hormuz n'a jamais fait sauter le monde depuis quinze ans, et elle n'est pas diplomatique. Elle est texane.

À partir de 2010, le pétrole de schiste américain a fait des États-Unis un exportateur net. Le marché avait donc un amortisseur : si le Golfe se bloquait, l'Amérique pompait davantage et le prix retombait. Ce filet a désamorcé toutes les crises du détroit depuis.

Or ce filet se déchire. Depuis juin, les exportations américaines de brut et de produits pétroliers ont chuté d'environ 1,5 million de barils par jour, avec en parallèle un recul de la production et du nombre de forages.

Moins l'Amérique peut compenser, plus le contrôle d'Hormuz vaut cher.

C'est arithmétique et ça ne se négocie pas. Le pouvoir de celui qui tient le goulot ne dépend pas de sa flotte, il dépend de l'existence d'une alternative. Chaque baril américain qui disparaît augmente la valeur du péage sans que personne n'ait à tirer un coup de feu.

Et cela nuance ce que je disais plus haut. Le marché n'achète pas encore de peur, c'est vrai. Mais il a une bonne raison d'en acheter bientôt : le coussin sur lequel il se repose depuis quinze ans est en train de se dégonfler, discrètement, pendant que tout le monde regarde les communiqués.

Alors, faut-il s'inquiéter ?

Pas de la façon dont on nous le raconte.

Le scénario « l'Iran ferme Hormuz et le monde s'écroule » se vend depuis quarante ans. Il ne s'est jamais produit, et il ne se produira probablement pas, parce qu'il ne rapporte rien à celui qui le déclencherait. Un détroit fermé ne rapporte rien et finit par attirer une flotte. Un détroit dont on contrôle l'accès rapporte tous les jours.

Le vrai sujet est plus ennuyeux, donc moins raconté, et bien plus grave : une route commerciale majeure a changé de statut sans que rien ne soit signé. Elle est passée de bien commun à ressource administrée. Et l'outil qui a rendu ça possible n'est pas un missile : c'est un brouilleur qui rend l'attribution impossible, et un dirigeant qui a appris qu'on pouvait facturer le passage.

Ce qui a été démontré à Hormuz est reproductible. Malacca, Bab el-Mandeb, le Bosphore, le canal de Panama : ce sont les mêmes goulots, les mêmes deux voies, la même impossibilité de prouver qui brouille.

  • Volumes officiels du détroit : l'agence américaine de l'énergie (EIA) publie les chiffres de transit et les met à jour. Chercher « EIA Strait of Hormuz oil transit » sur eia.gov.
  • Note parlementaire britannique sur la réouverture du détroit et le conflit de 2026 : researchbriefings.files.parliament.uk (CBP-10636, PDF).
  • Trafic réel des pétroliers : Argus Media compte les passages quotidiens. C'est le meilleur démenti aux déclarations, dans les deux sens.
  • Le précédent de 1984-1988 : chercher « opération Earnest Will » et « opération Praying Mantis ». Sans lui, la crise actuelle est illisible.