Chronique · Actualité IA
Le souffleur
Au théâtre, l'homme le plus important de la troupe est invisible. Il est assis dans une boîte, sous le bord de la scène, et quand l'acteur perd son texte, il le lui murmure. Les Anglais l'appellent le prompter. Nous tapons ce mot cent fois par jour sans plus entendre ce qu'il avoue.
Le patron délègue à l'employé, l'employé délègue en cachette à la machine, et l'État refait le même geste un étage au-dessus, jusqu'aux bureaux où l'on décide de la guerre. La question « l'IA dirigera-t-elle un jour le monde ? » suppose qu'il lui faudrait monter sur scène. C'est mal connaître le théâtre : les répliques viennent d'en bas.
Le mot « prompt », celui que nous employons pour parler aux machines, ne vient pas de l'informatique. Il vient du théâtre anglais, où le prompter désigne le souffleur : cet homme tapi dans sa boîte au ras des planches, invisible du public, payé pour murmurer leur texte aux acteurs qui l'ont perdu. L'étymologie est une farceuse. Nous croyons prompter nos machines, et c'est le geste inverse qui se joue, car sur une scène, celui qui prompte, c'est le souffleur, et celui qui répète, c'est l'acteur. Gardez la boîte, la scène et le murmure en tête. Tout ce qui suit tient là-dedans.
Le 11 juin 2026, l'éditeur de logiciels PagerDuty a publié un sondage mené auprès de 1 250 employés de bureau américains, britanniques, australiens et japonais, tous salariés d'entreprises pesant plus d'un demi-milliard de dollars. Deux tiers d'entre eux (66 %, précisément) reconnaissent utiliser au travail des outils d'IA qu'ils croient interdits par leur propre employeur. 88 % ont déjà confié des informations professionnelles à ChatGPT, Claude ou Gemini ; un tiers y a déposé des données clients. Le phénomène porte un nom depuis quelques années : shadow AI, l'IA fantôme, celle qu'on consulte sans le dire, dans l'angle mort des directions informatiques.
Un fantôme, vraiment ? Le mot flatte trop notre goût du gothique. Ce que décrivent ces chiffres n'a rien de spectral : c'est un souffleur. L'employé n'a pas cédé sa place, il n'a rien volé, il joue toujours son rôle et touche toujours son cachet. Simplement, sous ses planches à lui, quelqu'un murmure. Et son chef, au premier rang, applaudit une prose qu'il croit être celle de son employé.
Un souffleur sous chaque bureau
La mesure la plus froide vient du rapport annuel de Verizon sur les brèches de données, publié en mai 2026 : 858 440 événements de fuite vers des outils d'IA générative interceptés en un an par les seuls dispositifs de surveillance interne, ce qui fait de l'IA fantôme le troisième geste d'imprudence des employés le plus courant, quatre fois plus que l'année précédente. Dans le même intervalle, la part des salariés utilisant régulièrement une IA sur leur machine professionnelle est passée de 15 à 45 %. Et ce qui fuit en tête de liste n'est pas anodin : du code source. Les plans mêmes de l'usine.
IBM avait chiffré la facture dès son étude de 2025 sur le coût des brèches : une organisation piratée sur cinq l'a été via une IA non déclarée, pour un surcoût moyen de 670 000 dollars, et 63 % des victimes n'avaient tout bonnement aucune règle de gouvernance sur le sujet. Voilà pour le versant comptable, celui qui fait les gros titres des revues de sécurité. Il ne m'intéresse qu'à moitié.
Car la vraie affaire n'est pas la fuite ; c'est la cascade. Reconstituons la chaîne. Le client confie un problème au patron. Le patron le délègue à son chef de service, qui le délègue à un employé, qui, la porte fermée, le délègue à une machine. Chaque étage croit que l'étage du dessous sait son texte. La copie remonte, impeccable, signée à chaque palier par quelqu'un qui n'en a pas écrit une ligne. J'ai demandé ailleurs qui tient une parole que personne n'a voulue ; la question devient ici organisationnelle. Dans cette entreprise, qui décide encore ? Le patron qui tranche sur la foi d'une note ? L'employé qui a signé la note ? Ou le souffleur qui l'a murmurée, et qui, détail qu'on oublie toujours, murmure aussi chez le concurrent ?
Le contremaître aussi écoute la fosse
On me dira que c'est un problème de discipline, une affaire de chartes internes, et que les directions vont reprendre la main. C'est l'hypothèse rassurante, et les chiffres la démentent. Dans le même sondage PagerDuty, 77 % des cadres dirigeants s'estiment meilleurs connaisseurs de l'IA que leurs propres équipes techniques, et la presse professionnelle constate que les directions figurent parmi les premiers utilisateurs d'outils non déclarés de leur propre maison. Le contremaître ne surveille pas la fosse : il s'y penche pour mieux entendre. La cascade ne descend pas la hiérarchie. Elle la traverse.
Diderot mérite d'être convoqué ici, pour être aussitôt congédié. Le Paradoxe sur le comédien (écrit vers 1773, publié en 1830) soutient que le grand acteur ne ressent rien : tout est technique, sang-froid, maîtrise ; l'émotion est pour le public. On croirait une prophétie de nos productions assistées, parfaites et vides. Mais le paradoxe de Diderot reposait sur une évidence qu'il ne pensait même pas à exiger : son comédien insensible savait son texte. Il l'avait appris, pesé, répété. Notre époque invente une figure que Diderot n'a pas prévue, l'acteur qui n'est ni ému ni préparé, et qui tient sa réplique de la fosse en temps réel. Le paradoxe s'est déplacé. La question n'est plus de savoir si l'acteur ressent ce qu'il joue ; c'est de savoir s'il connaît la pièce.
Chaque étage croit que l'étage du dessous sait son texte. Personne ne l'a appris.
Le souffleur entre aux états-majors
On pourrait en rester là, au bureau, aux notes de service. Ce serait manquer l'escalier. Car le même geste, déléguer sans le dire ou sans le mesurer, se répète aux étages où l'on ne rédige plus des comptes rendus mais des doctrines. En août 2025, le Premier ministre suédois Ulf Kristersson confiait au quotidien Dagens Industri qu'il demande « assez souvent » une seconde opinion à ChatGPT et au français Le Chat sur la conduite de son pays. Le tollé fut immédiat, et l'objection, parfaite dans sa concision : les Suédois ont élu Kristersson, pas ChatGPT. Il gouverne toujours.
Aux États-Unis, la chronologie s'écrit toute seule. Avril 2025 : Reuters révèle que le DOGE, la structure confiée à Elon Musk pour dégraisser l'administration fédérale, utilise « massivement » son IA Grok pour éplucher les données publiques. 9 janvier 2026 : le Pentagone, rebaptisé Department of War, publie une stratégie qui érige l'IA en fondation de la chaîne de commandement, la doctrine dite AI-first. Quelques jours plus tard, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth annonce, depuis le site texan de SpaceX, que Grok sera déployé sur les réseaux du département, y compris classifiés, et promet « très bientôt, les meilleurs modèles d'IA du monde sur chaque réseau, classifié ou non », en ouvrant « toutes les données appropriées » des systèmes militaires à « l'exploitation par l'IA ». En mai, huit entreprises d'IA signent pour équiper ces réseaux classifiés. Et pendant la guerre contre l'Iran, rapporte Foreign Policy en avril 2026, l'armée américaine a frappé plus de 13 000 cibles en s'aidant de l'IA pour synthétiser le renseignement, hiérarchiser les objectifs et assembler les plans de frappe.
L'État a beau contrôler le théâtre à l'entrée (j'ai raconté dans la chronique précédente comment Washington retient désormais des modèles à la frontière comme des cargaisons, et le 25 juin encore, l'administration Trump obtenait d'OpenAI d'échelonner la sortie de GPT-5.6, client approuvé par client approuvé), il installe dans le même mouvement des souffleurs dans ses propres loges. Le décret du 2 juin 2026 sur « l'innovation et la sécurité de l'IA avancée » dit les deux choses à la fois : on inspecte les modèles avant de les laisser paraître, et l'on s'en équipe jusque dans l'enceinte la plus secrète de l'appareil d'État.
Trois hommes, trois fosses
Élargissons aux deux autres empires. Vladimir Poutine a ordonné cet hiver un plan national de déploiement de l'IA dans tous les secteurs à l'horizon 2030, en faisant de la vitesse d'adoption des régions un critère de leur notation interne ; et en avril 2026, inquiet de voir les modèles occidentaux répondre à ses citoyens, le Kremlin resserrait encore ce qui reste de l'internet russe. Il n'a rien contre le souffleur ; il exige un souffleur russe. Xi Jinping a consacré une session d'étude du Politburo à l'IA au printemps 2025, avant de proposer au sommet de l'APEC, le 1er novembre 2025, un organe mondial de gouvernance de l'intelligence artificielle, sous patronage chinois cela va de soi ; le plan quinquennal dévoilé en mars 2026 somme le pays de « conquérir les hauteurs stratégiques » de la technologie. Même geste, même aveu : la dispute des empires ne porte plus sur l'existence de la fosse, mais sur la nationalité de celui qui s'y assoit.
Ici, l'honnêteté impose un arrêt. Aucun de ces trois hommes n'a, à ma connaissance, confessé demander son avis à une machine le soir dans son bureau, et je ne leur prêterai pas de prompt nocturne : ce serait de la fiction, et je n'en écris pas dans cette rubrique. Ce que je constate est plus sobre, et plus grave. Le conseiller du prince a un analyste ; l'analyste a une IA, déclarée ou non ; et le résumé du résumé de la synthèse atterrit sur le bureau du chef, qui décide. Quand chaque note qui monte a été, quelque part dans la cascade, rédigée, triée ou hiérarchisée par un modèle que personne n'a mentionné en bas de page, le prince reçoit le murmure sans savoir de quelle boîte il sort. Il n'a pas besoin de prompter lui-même. On lui souffle par personne interposée.
On me répondra, c'est l'objection d'usage, que « l'humain reste dans la boucle », qu'il décide en dernier ressort. Je veux bien. Le souffleur non plus ne décide de rien : il murmure, et l'acteur reste libre de dire autre chose. Mais tout le monde a vu jouer un acteur qui ne sait plus son texte. Sa liberté est théorique. Refuser la réplique soufflée exigerait de la comparer à celle qu'il aurait trouvée seul, et c'est précisément ce qu'il ne sait plus produire dans le temps de la scène. La boucle contient un humain, oui. Elle contient surtout son trou de mémoire.
La pièce sans auteur
Reste la question qu'on me pose dans toutes les conversations depuis trois ans : l'IA finira-t-elle par diriger le monde ? Je la retourne, car elle est mal posée, et elle date. Elle imagine une prise de pouvoir à l'ancienne, avec un visage, une date, un palais d'hiver. Elle guette le coup d'État, le moment où la machine montera sur scène pour saluer. Or si les employés font souffler leurs notes, si les cadres font souffler leurs arbitrages, si les états-majors assemblent leurs frappes à la machine, et si les trois hommes les plus puissants du monde règnent au sommet de cascades dont chaque palier murmure, alors la question est périmée depuis un moment déjà. Elle dirige peut-être. Non par conquête : par capillarité. Sans le vouloir, d'ailleurs, puisqu'elle ne veut rien, je l'ai assez écrit. Un pouvoir sans projet, diffusé par un million de délégations discrètes, dont aucune, prise à part, n'a la moindre importance.
Ce qui se dissout dans cette affaire, ce n'est pas « la souveraineté humaine », trop grande phrase pour moi. C'est quelque chose de plus artisanal et de plus précieux : la chaîne de responsabilité. Quand la pièce tourne mal, qui siffle-t-on ? L'acteur jure qu'il a dit son texte. Le metteur en scène jure qu'il l'a validé. Le souffleur, lui, a déjà disparu ; il n'était même pas au programme. Une décision dont plus personne ne peut dire où elle s'est prise n'est pas une décision. C'est un courant.
Je finis en artisan, comme d'habitude, parce que c'est de là que je parle. J'ai un souffleur. Plusieurs, même ; j'y travaille chaque jour, et ce site en assume les traces. La différence entre l'acteur et le perroquet ne passe pas entre ceux qui ont un souffleur et ceux qui n'en ont pas. Elle passe ailleurs : savoir encore jouer quand la fosse se tait. Relire la réplique avant de la dire. La refuser parfois, à voix haute, pour vérifier qu'on le peut encore. Et surtout déclarer la boîte : dire qui murmure, où, et depuis quand. Le théâtre a toujours eu des souffleurs. Il n'a jamais fait semblant de ne pas en avoir.
On demandait quand l'IA monterait sur scène. Elle n'y montera pas. Elle souffle, et le monde récite.
Sources principales : sondage PagerDuty « Shadow AI » du 11 juin 2026 (pagerduty.com) · Verizon, Data Breach Investigations Report 2026 (mai 2026) · IBM, Cost of a Data Breach 2025 · Euronews, 7 août 2025 (Kristersson et ChatGPT, d'après Dagens Industri) · Reuters, 8 avril 2025 (DOGE et Grok) · NPR et Defense One, janvier 2026 (stratégie AI-first du 9 janvier, annonces Hegseth/Grok) · Foreign Policy, 13 avril 2026 (l'IA dans la guerre contre l'Iran) · Maison-Blanche, décret du 2 juin 2026 et fact sheets associées · Axios, 25 juin 2026 (sortie échelonnée de GPT-5.6) · CNBC, 1er novembre 2025 (Xi à l'APEC) · TASS et kremlin.ru (directives IA de Poutine, horizon 2030) · Global Voices, 18 avril 2026 (verrouillage de l'internet russe).
Dates, chiffres et citations vérifiés en ligne le 2 juillet 2026, au moment de la rédaction ; en cas d'écart depuis, les documents officiels font foi.