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Chronique · Vie avec les machines

L'IA devait me libérer

On m'a promis une machine qui travaillerait à ma place. J'ai signé. Sept mois plus tard, j'ouvre la pointeuse : plus la machine est forte, plus c'est moi qui travaille. J'ai la courbe.

16 juillet 2026 · Lecture ≈ 4 min · Milton Thomas
En une phrase

Décembre : 31 heures de travail. Juin : 225. Entre les deux, mes outils sont devenus radicalement meilleurs. La libération m'a multiplié par sept.

La pointeuse

D'abord, comment je sais. Quand on fabrique un logiciel, chaque sauvegarde laisse un tampon avec la date et l'heure, comme une pointeuse d'usine. Personne ne maquille ces tampons : on les pose sans y penser, des centaines de fois, pendant des mois. Il suffit de les relire. Deux tampons rapprochés : même séance de travail. Un grand trou : nouvelle séance. On additionne.

Le terrain : tout ce que j'ai construit avec des intelligences artificielles du 2 décembre au 16 juillet. Des robots qui travaillent les marchés, des sites, des applications, des jeux, une vingtaine de chantiers, ce site compris. 1 928 tampons, environ 760 heures, 95 journées pleines. Et la pointeuse est myope dans un seul sens : elle rate les heures passées à lire, réfléchir et déboguer sans rien sauvegarder. Le vrai total est au-dessus.

La courbe

Ce que j'attendais : une courbe qui descend. La machine s'améliore, elle prend ma place, je vais à la pêche.

Ce que dit la pointeuse :

50 h100 h150 h200 h31Déc36Jan70Fév71Mar93Avr116Mai225Juin120Juil** juillet : mois entamé, relevé au 16
Heures de travail estimées par mois (méthode git-hours), décembre 2025 à juillet 2026, sur l'ensemble de mes projets.

Décembre : 31 heures. Puis les modèles montent en grade, et tout s'emballe. 93 en avril, 116 en mai, 225 en juin. Juillet n'est qu'à moitié écoulé et affiche déjà 120. La fin du mois, je la connais déjà.

Chaque sortie d'un modèle plus puissant rejoue la même scène : j'avance plus vite, donc j'ouvre un chantier de plus, donc je dors moins. La machine n'a jamais pris ma place. Elle a agrandi l'usine.

Le paradoxe, deuxième service

J'ai déjà raconté ce mécanisme pour l'argent, dans Le paradoxe du charbon : en 1865, Jevons observe que rendre les machines à vapeur économes ne réduit pas la consommation de charbon de l'Angleterre. Il l'augmente. Moins cher à l'usage, le charbon devient rentable partout, donc on en brûle plus.

Le temps obéit à la même loi. Quand une heure devant l'écran produit ce qui en demandait dix, chaque heure devient trop rentable pour être rendue. On croit économiser du travail. On rend le repos hors de prix.

Et il y a un deuxième étage. Un modèle plus fort n'accélère pas seulement les chantiers ouverts : il rend raisonnables des chantiers qu'on n'aurait jamais osés. Avant, trop gros pour moi fermait une porte, et une porte fermée, c'est du repos. Maintenant toutes les portes sont ouvertes. Vous connaissez beaucoup de gens qui dorment dans un couloir plein de portes ouvertes ?

L'IA ne libère pas du temps. Elle libère de l'ambition. Et l'ambition, contrairement au corps qui la porte, ne dort jamais.

L'aveu

Alors non, je ne débranche rien. Renoncer au feu parce qu'il chauffe serait idiot, je l'ai écrit et je le maintiens. Mais qu'on cesse de me vendre du temps libre. Le temps que la machine me rend, je le réinvestis dans la seconde, et j'en emprunte par-dessus. La pointeuse ne ment pas : le domestique qu'on m'avait vendu m'a embauché.

Note d'honnêtetéLa méthode git-hours est une estimation, pas un chronomètre : deux sauvegardes espacées de moins de deux heures comptent comme une même séance, et chaque séance nouvelle ajoute un forfait de deux heures. Le périmètre : l'ensemble de mes dépôts de code, doublons dédupliqués, en ne comptant que mes signatures et celles des agents qui travaillent sur mes machines sous mes ordres (les contributions d'autres humains sont exclues). Les chantiers menés en parallèle sont fusionnés pour ne pas compter deux fois la même heure ; compter projet par projet donnerait un chiffre plus gros. La méthode sous-estime plus qu'elle ne gonfle : les heures sans sauvegarde n'y figurent pas. Relevé du 16 juillet 2026, juillet est un mois entamé. Erratum du soir même : le premier relevé publié comptait par erreur un dépôt tiers que j'avais simplement cloné, soit une quarantaine d'heures en trop, surtout en mai ; les chiffres ci-dessus sont corrigés, la pente ne bouge pas. Et comme d'habitude, je déclare la boîte : cette chronique sur le travail que me donnent les machines a été écrite avec leur aide.