Chronique · Vie avec les machines
L'IA devait me libérer
On m'a promis une machine qui travaillerait à ma place. J'ai signé. Sept mois plus tard, j'ouvre la pointeuse : plus la machine est forte, plus c'est moi qui travaille. J'ai la courbe.
Décembre : 31 heures de travail. Juin : 225. Entre les deux, mes outils sont devenus radicalement meilleurs. La libération m'a multiplié par sept.
La pointeuse
D'abord, comment je sais. Quand on fabrique un logiciel, chaque sauvegarde laisse un tampon avec la date et l'heure, comme une pointeuse d'usine. Personne ne maquille ces tampons : on les pose sans y penser, des centaines de fois, pendant des mois. Il suffit de les relire. Deux tampons rapprochés : même séance de travail. Un grand trou : nouvelle séance. On additionne.
Le terrain : tout ce que j'ai construit avec des intelligences artificielles du 2 décembre au 16 juillet. Des robots qui travaillent les marchés, des sites, des applications, des jeux, une vingtaine de chantiers, ce site compris. 1 928 tampons, environ 760 heures, 95 journées pleines. Et la pointeuse est myope dans un seul sens : elle rate les heures passées à lire, réfléchir et déboguer sans rien sauvegarder. Le vrai total est au-dessus.
La courbe
Ce que j'attendais : une courbe qui descend. La machine s'améliore, elle prend ma place, je vais à la pêche.
Ce que dit la pointeuse :
Décembre : 31 heures. Puis les modèles montent en grade, et tout s'emballe. 93 en avril, 116 en mai, 225 en juin. Juillet n'est qu'à moitié écoulé et affiche déjà 120. La fin du mois, je la connais déjà.
Chaque sortie d'un modèle plus puissant rejoue la même scène : j'avance plus vite, donc j'ouvre un chantier de plus, donc je dors moins. La machine n'a jamais pris ma place. Elle a agrandi l'usine.
Le paradoxe, deuxième service
J'ai déjà raconté ce mécanisme pour l'argent, dans Le paradoxe du charbon : en 1865, Jevons observe que rendre les machines à vapeur économes ne réduit pas la consommation de charbon de l'Angleterre. Il l'augmente. Moins cher à l'usage, le charbon devient rentable partout, donc on en brûle plus.
Le temps obéit à la même loi. Quand une heure devant l'écran produit ce qui en demandait dix, chaque heure devient trop rentable pour être rendue. On croit économiser du travail. On rend le repos hors de prix.
Et il y a un deuxième étage. Un modèle plus fort n'accélère pas seulement les chantiers ouverts : il rend raisonnables des chantiers qu'on n'aurait jamais osés. Avant, trop gros pour moi fermait une porte, et une porte fermée, c'est du repos. Maintenant toutes les portes sont ouvertes. Vous connaissez beaucoup de gens qui dorment dans un couloir plein de portes ouvertes ?
L'IA ne libère pas du temps. Elle libère de l'ambition. Et l'ambition, contrairement au corps qui la porte, ne dort jamais.
L'aveu
Alors non, je ne débranche rien. Renoncer au feu parce qu'il chauffe serait idiot, je l'ai écrit et je le maintiens. Mais qu'on cesse de me vendre du temps libre. Le temps que la machine me rend, je le réinvestis dans la seconde, et j'en emprunte par-dessus. La pointeuse ne ment pas : le domestique qu'on m'avait vendu m'a embauché.