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Chronique · Les coulisses des médias

Homo occidentalis est partout, et j'ai commandé le livre

À peine le livre commandé, je l'ai vu sur tous les plateaux. Et mon instinct s'est réveillé.

4 octobre 2026 · Lecture ≈ 5 min · Jules Thomas

En une phrase

Quand un livre est partout en même temps, ce n'est pas forcément de la propagande : c'est souvent une sortie bien orchestrée, et la critique arrive toujours après la promo.

Comme d'habitude, je doom-scrollais pour occuper mes trajets. Et pour la première fois, je tombe sur la théorie de l'Homo occidentalis. Sur France Inter, petite radio de gauche, comme d'habitude. Enfin, de gauche : depuis que Radio Nova existe, France Inter est-elle toujours de gauche ? Je ne sais plus vraiment.

J'écoute d'une oreille plutôt d'accord avec les prémisses de l'auteur, même si j'ai tendance à douter de la méthode, et de chaque nouvel auteur qui vient nous dire que l'humanité a encore une fois changé. Il n'en est pas moins très intéressant. Je fais mes petites recherches, je lis sur le sujet, et je décide platement de m'acheter le livre : plutôt que de critiquer en regardant les médias, autant l'acheter pour se faire une opinion.

À peine le livre commandé, que se passe-t-il ? Je le vois faire le tour des plateaux télé. Et là, mon instinct se réveille. Comment se fait-il que je le voie passer autant sur les radios de gauche que sur celles de droite, et que tout le monde invite le bon Fourquet pour discuter de sa théorie ? Panique de ma part ? Sommes-nous face à une œuvre de propagande ? Ou, au contraire, est-ce un effet de mode ?

Petite recherche. Je prends mon agent, je l'envoie chercher sur Internet. Première contradiction : il me renvoie dans mes cordes. Loin d'être une théorie fumeuse, c'est un travail plutôt sérieux, et ce que je vois, c'est surtout un effet de sortie. Et là, je me rends compte que ce n'est pas la première fois que je vois ce phénomène. Ces moments où un auteur passe sur tous les plateaux sont devenus banals. Alors allons voir les coulisses.

Ce que dit le livre

Homo occidentalis. Que sommes-nous devenus ? est signé à deux : Jérôme Fourquet, qui dirige le département Opinion de l'Ifop, et Ruben Rabinovitch, psychologue clinicien et psychanalyste. Seuil, 448 pages, en librairie depuis le 2 octobre.

Leur thèse, en gros : on est passé d'un « ancien régime psychique », bâti sur le devoir, la frustration et le sacrifice au collectif, à un « nouveau régime » qui commande de jouir, de performer, de se réaliser. L'amour, la mort, le corps, la famille, l'envie d'enfants, l'autorité : tout aurait bougé en quelques générations. Leur formule à la radio : le névrosé a laissé sa place au dépressif. Et pour être honnête, ils refusent l'idée d'un paradis perdu. Chaque régime a ses souffrances.

Les coulisses de « partout à la fois »

Il n'y a pas de complot là-dedans, il y a un métier. Un grand éditeur a un attaché de presse, et son travail consiste précisément à caser l'auteur sur un maximum d'antennes, de toutes les couleurs, autour de la date de sortie. Le 30 septembre, deux jours avant la mise en vente, Fourquet et Rabinovitch étaient les invités de 8h20 sur France Inter. Le Figaro avait déjà son papier.

Ensuite, la boule de neige. Quand un livre passe sur deux grandes antennes, les autres l'invitent pour ne pas avoir l'air en retard. Et Fourquet, c'est le client rêvé des plateaux : des chiffres, des formules, un ton posé. Ajoutez le calendrier : à six mois de la présidentielle, un livre sur « ce que nous sommes devenus », c'est un débat livré clé en main, qui permet de parler d'identité sans avoir l'air de faire de la politique.

Qui applaudit, qui grince

Ce qui m'a frappé, c'est que tout le monde y trouve son compte. Le Salon Beige y voit l'église du village remplacée par « un trio psy, tatoueur et salle de sport ». Breizh-info salue une « grande bascule anthropologique ». Le Figaro parle de « rupture anthropologique ». France Inter lui offre l'heure de plus grande écoute. Un même livre, et chacun y lit ce qu'il pensait déjà.

Les critiques de fond, elles, n'ont pas encore eu le temps de paraître : le livre a deux jours. Mon doute, je le garde : faire d'une addiction un diagnostic de civilisation, ça peut vite devenir de la conversation de comptoir avec des sondages. Un sondeur et un psy qui mettent « l'Occident » sur le divan, ça donne un portrait-robot très vendeur. Reste à savoir si quelqu'un lui ressemble.

Alors, propagande ou effet de mode ?

Ni l'un ni l'autre : une sortie bien huilée. La promo arrive toujours avant la critique, et c'est justement pour ça que j'ai commandé le livre. Je vous dirai ce que j'en pense quand je l'aurai lu, pas quand je l'aurai vu à la télé.

Pour ceux qui veulent se faire leur avis, la fiche du livre est chez l'éditeur. Je n'ai rien à y gagner : c'est de la promo, sans en être.